"Facel Vega : l'ascension et la chute de la Rolls-Royce française"

Il fut un temps où la France savait construire des voitures de très grand luxe, capables de tenir la dragée haute aux Ferrari et aux Rolls-Royce. Cette époque a un nom : Facel Vega. Née en 1954, disparue dix ans plus tard, la marque parisienne a laissé derrière elle une poignée de coupés majestueux et une aura qui ne s'est jamais éteinte. Voici son histoire.
D'atelier de tôlerie à constructeur de rêve
Avant de faire rouler ses propres autos, Facel travaillait dans l'ombre des autres. Le sigle raconte son métier d'origine : Forges et Ateliers de Construction d'Eure-et-Loir. Sous la direction de Jean Daninos, l'entreprise s'était fait un nom dans l'emboutissage et la carrosserie, habillant des modèles pour Panhard, Simca, Ford ou encore Bentley. Un savoir-faire de haute couture métallique, qui donna bientôt à Daninos une idée ambitieuse : et si Facel signait une voiture entièrement sienne ?
Jean Daninos n'était d'ailleurs pas un inconnu du milieu : passé par l'aéronautique et par Citroën, il avait aussi un frère célèbre, l'écrivain Pierre Daninos, père du fameux Major Thompson. L'idée prit forme en octobre 1954, au Salon de Paris. La Facel Vega FV y fit sensation. Sous son long capot battait un cœur venu d'outre-Atlantique, un puissant V8 Chrysler, logé dans un châssis robuste et vêtu d'une carrosserie élégante et immédiatement reconnaissable. La recette était posée, et elle ne changerait plus vraiment : la mécanique américaine pour la puissance, l'élégance française pour tout le reste.
L'âge d'or des grandes routières
Le vrai sommet arriva à la fin des années 1950 avec la HK500. Ce coupé opulent, taillé pour avaler l'Europe d'une traite, offrait des performances remarquables pour l'époque et un raffinement de premier ordre, planche de bord peinte en faux bois comprise. Facel enrichit ensuite sa gamme d'un objet rare : l'Excellence, une imposante berline quatre portes sans montant central apparent, aux portes arrière à ouverture antagoniste. Puis vint, en 1962, la Facel II, plus tendue, plus moderne, considérée par beaucoup comme le chef-d'œuvre de la maison. Animée par un puissant V8 Chrysler, elle figurait alors parmi les voitures françaises les plus rapides de son temps.
Ces autos coûtaient une fortune et se vendaient au compte-gouttes : la production cumulée des différentes versions FV et HK resta très limitée, autour de 840 exemplaires selon les décomptes généralement retenus. Leur rareté d'aujourd'hui vient de là. Mais elles séduisaient une clientèle qu'aucune marque française n'a plus jamais réunie depuis.
Une clientèle digne d'un tapis rouge
Rouler en Facel Vega, dans ces années-là, c'était appartenir à un club très fermé. La marque attirait des personnalités de premier plan — on cite souvent Pablo Picasso, Ava Gardner, Stirling Moss ou Frank Sinatra, même si ces listes de propriétaires célèbres sont à manier avec prudence. Elle incarnait un art de vivre, un mélange de puissance discrète et de prestige que la jet-set s'arrachait des deux côtés de l'Atlantique.
C'est aussi une Facel Vega qui est entrée, tragiquement, dans l'histoire littéraire. Le 4 janvier 1960, l'écrivain Albert Camus trouva la mort dans l'une d'elles, conduite par son ami Michel Gallimard — éditeur et neveu de Gaston Gallimard — lors d'un accident près de Villeblevin, dans l'Yonne. Lauréat du prix Nobel de littérature en 1957, Camus incarnait alors les lettres françaises à leur sommet. Le destin de la marque et celui d'un géant des lettres se croisèrent ainsi, pour toujours, sur une route de l'Yonne.
La petite voiture qui fit tomber la grande
Pour élargir son public, Facel visa plus bas avec la Facellia, un coupé compact lancé au tournant des années 1960. Mauvaise pioche. Plutôt que d'acheter un moteur éprouvé, la marque avait développé son propre quatre-cylindres, confié à Pont-à-Mousson. Fragile, sujet aux casses à répétition, il déclencha une avalanche de réparations sous garantie qui engloutit les finances de l'entreprise. Environ 1 100 Facellia furent produites selon les sources, mais les défaillances répétées du moteur multiplièrent les retours en garantie.
Le mal était fait. Malgré des tentatives de sauvetage et le retour à des moteurs plus sûrs, Facel Vega ne se releva pas. En octobre 1964, la dernière grande marque de luxe française tira sa révérence, emportée par le prix de son ambition et par une concurrence internationale de plus en plus rude.
Une légende qui roule encore
Soixante ans plus tard, une Facel Vega en bon état s'échange contre le prix d'une belle maison, et chaque apparition dans un concours d'élégance attire les regards. La marque n'aura vécu qu'une décennie, mais elle a prouvé qu'un constructeur européen pouvait rivaliser avec les plus grands noms du luxe mondial. Pour prolonger la balade dans les grandes routières et les modèles de caractère, les catalogues et brochures d'époque sont à feuilleter sur Brochure Auto.
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Galerie
Photos © Mr.choppers (CC BY-SA 3.0), Rex Gray (CC BY 2.0), Triple-green (CC BY-SA 2.0) / Wikimedia Commons
- https://en.wikipedia.org/wiki/Facel_Vega
- https://www.motorlegend.com/histoire-automobile/saga-facel-vega/facel-vega-facel-2/6,9354,8896.html
- https://www.leblogauto.com/historique/histoire/marques-disparues-episode-22-facel-vega/


