Talbot : les deux vies d'une marque de légende

Voici une marque qui a gagné les 24 Heures du Mans, brillé dans les premiers Grands Prix de Formule 1 et habillé ses châssis des plus somptueuses carrosseries Art déco… avant de finir sa carrière sur des berlines familiales badgées à la hâte. Talbot, c'est sans doute l'histoire la plus rocambolesque de toute l'automobile : une marque anglo-française qui a vécu deux vies, connu deux morts, et attend peut-être encore une troisième résurrection.
Une naissance anglo-française à tiroirs
L'histoire de la marque Talbot trouve son origine en 1903, à Londres. Un aristocrate britannique, Charles Chetwynd-Talbot, comte de Shrewsbury, fonde la société Clément-Talbot pour importer et vendre outre-Manche des automobiles françaises Clément-Bayard, sous son propre nom. La firme assemble puis développe progressivement ses propres modèles, et se fait un joli nom dans le sport automobile.
Puis tout se complique. En 1920 naît un vaste groupe anglo-français, le STD — Sunbeam-Talbot-Darracq — qui réunit le britannique Sunbeam, le Clément-Talbot anglais et le français Darracq — la firme fondée par le pionnier Alexandre Darracq —, installé à Suresnes. Résultat : il existe désormais DEUX Talbot, une anglaise et une française, deux entités distinctes mais liées au sein du groupe STD, cousines et pourtant bien différentes. De quoi perdre les historiens les plus chevronnés ! Retenez cette double lignée : elle réserve un formidable tour de passe-passe à la fin de notre histoire.
L'âge d'or : la splendeur Talbot-Lago
Le destin bascule en 1935. Ruiné, le groupe STD éclate. La branche française de Suresnes est reprise par un ingénieur d'origine italienne au flair exceptionnel : Anthony Lago. La marque devient Talbot-Lago et connaît alors ses plus belles heures. Lago mise tout sur deux tableaux : le grand luxe et la compétition.
Côté élégance, Talbot-Lago signe l'un des sommets absolus du style automobile : la T150-C SS, dévoilée en 1937 et habillée par le carrossier Figoni & Falaschi. Ses lignes fuselées, tendues comme une aile d'avion, lui valent un surnom immortel : la « Goutte d'Eau » (Teardrop). Une vingtaine d'exemplaires seulement ont été produits, et ils comptent aujourd'hui parmi les voitures les plus convoitées de la planète : les rares qui changent de mains s'échangent à plusieurs millions d'euros aux enchères.
Côté course, c'est l'apothéose. En 1950, une Talbot-Lago remporte les prestigieuses 24 Heures du Mans, menée par Louis Rosier et son fils Jean-Louis. La légende raconte que le père a bouclé la quasi-totalité des vingt-quatre heures presque seul au volant, ne cédant sa place que pour quelques tours : un exploit physique resté dans les mémoires. La même année, Talbot-Lago participe à la toute première saison de Formule 1, face aux redoutables Alfa Romeo. La marque est au firmament.
Ces succès, Talbot-Lago les doit à une mécanique noble : de gros six-cylindres réputés pour leur robustesse et leur endurance, préférant respirer librement plutôt que d'être suralimentés. Sur la route, la marque devient le terrain de jeu des plus grands carrossiers de l'époque — Figoni & Falaschi, mais aussi Saoutchik ou Franay — qui rivalisent d'audace pour habiller ses châssis. Chaque grande Talbot-Lago est ainsi une pièce presque unique, un bijou roulant taillé pour une clientèle fortunée. Difficile d'imaginer plus prestigieux dans la France de l'époque.
Première mort : dans le giron de Simca
Hélas, la magie ne dure pas. Les grandes berlines de prestige et les monoplaces de Grand Prix coûtent une fortune, tandis que la France de l'après-guerre réclame des voitures plus modestes. Étranglé financièrement, Anthony Lago finit par céder son entreprise à Simca à la fin des années 1950 ; Talbot-Lago est dissoute en 1959. Le blason, lui, s'endort. Pendant ce temps, souvenez-vous, la branche anglaise de Talbot avait suivi un autre chemin : intégrée au groupe britannique Rootes, elle produisit dans les années 1950 de jolies sportives, telle la Sunbeam-Talbot 90, brillante au Rallye de Monte-Carlo, avant de se fondre peu à peu dans la seule marque Sunbeam. Le nom Talbot s'effaçait alors des deux côtés de la Manche. Les deux cousines semblaient perdues à jamais.
Renaissance à Poissy : les Talbot des Trente Glorieuses
Et pourtant… En 1978, Peugeot rachète Chrysler Europe et se retrouve à la tête d'un curieux héritage : l'ex-Simca en France et l'ex-Rootes en Angleterre. Autrement dit, les deux vieilles branches Talbot, la française et l'anglaise, se retrouvent enfin réunies sous un même toit, un demi-siècle après leur séparation — Talbot devient alors le chaînon inattendu entre l'ère Simca et le futur groupe PSA. Il fallait un nom pour coiffer tout cela : en 1979, Peugeot ressuscite le prestigieux blason Talbot.
La seconde vie démarre sur les chapeaux de roue : la Talbot Horizon est élue Voiture de l'année 1979 ! Suivront la berline Solara, la grande routière Tagora, la citadine Samba (et son joli cabriolet), sans oublier deux créations signées Matra devenues cultes : le baroudeur Rancho, break surélevé au look d'aventurier, souvent considéré comme un précurseur des SUV avec près de vingt ans d'avance, et le joli coupé Murena et ses trois places de front. Pendant quelques saisons, Talbot fait de nouveau rêver.
Toutes les Talbot ne connaissent pourtant pas le même sort : si l'Horizon et la Samba se vendent bien, la grande Tagora peine à trouver sa clientèle. Mais c'est en compétition que la marque écrit ses plus belles lignes de cette seconde vie. La petite Sunbeam Lotus, véritable bombe à quatre roues, est sacrée championne du monde des rallyes chez les constructeurs en 1981, tandis que le Français Guy Fréquelin joue le titre pilotes jusqu'au bout. Et cette écurie victorieuse, baptisée Peugeot Talbot Sport, ne va pas disparaître : elle deviendra le berceau de l'un des plus grands mythes du rallye mondial, la Peugeot 205 Turbo 16. Une magnifique façon, pour l'esprit de compétition né chez Talbot, de se perpétuer et de triompher à nouveau.
Seconde extinction — et un espoir ?
Mais faire coexister trois marques — Peugeot, Citroën et Talbot — s'avère un vrai casse-tête industriel, d'autant que certains modèles se marchent sur les pieds. Comme tout constructeur, le groupe finit par recentrer ses forces sur ses deux blasons historiques les plus solides. Le geste symbolique tombe en 1986 : la remplaçante de la Talbot Horizon, un temps annoncée sous le nom « Talbot Arizona », sortira finalement badgée Peugeot 309. Pour les voitures particulières, l'aventure Talbot s'achève là, discrètement.
Deux morts pour une même marque : voilà qui n'est pas banal. Mais l'histoire n'est peut-être pas terminée. Aujourd'hui, Stellantis — l'actuel dépositaire de cet immense héritage — conserve les droits sur le nom Talbot. De quoi rêver, un jour, à une troisième vie pour ce blason décidément increvable.
Que retenir d'un parcours aussi chaotique ? Que Talbot fut tour à tour la marque des rois de la vitesse et celle des familles ; qu'elle a porté les plus somptueuses carrosseries françaises comme les berlines les plus populaires ; et qu'elle a survécu à tout — la faillite du groupe STD, deux disparitions et d'innombrables changements de mains. Aujourd'hui, une « Goutte d'Eau » atteint des sommets dans les ventes aux enchères, pendant qu'un Rancho ou une Samba s'arrachent auprès d'une nouvelle génération d'amateurs, nostalgiques de ces années insouciantes. Preuve qu'une marque, même deux fois éteinte, ne meurt jamais tout à fait tant qu'on continue de l'aimer.
De la « Goutte d'Eau » qui filait au Mans aux Rancho des vacances en famille, Talbot aura vraiment tout connu — la gloire, l'oubli, la renaissance. Sur Brochure Auto, cette marque hors du commun revit à travers ses catalogues d'époque, à consulter et télécharger gratuitement : la Talbot Horizon, la Talbot Solara, le coupé Talbot Murena et bien sûr le mythique Talbot Matra Rancho. Un blason qui, on l'espère, n'a pas dit son dernier mot.
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Talbot-Lago
- https://en.wikipedia.org/wiki/Talbot
- https://www.24h-lemans.com/en/news/24-hours-centenary-the-legacy-of-1950-winner-talbot-57324
- https://cultureauto.fr/histoire-de-talbot/
- https://lautomobileancienne.com/les-talbot-1979-1987/
- https://www.leblogauto.com/non-classe/stellantis-a-renouvele-la-propriete-intellectuelle-de-talbot/


